Une question de rythme

C’est quelque chose de propre au voyage qui s’explique difficilement. Une question d’usure. Une question de rythme.

Au début tout semble lourd et compliqué. On perd des papiers, des billets d’avion, on dépense trop d’argent juste pour se rassurer.

Il y a les mauvais souvenirs aussi qui se ramènent. Parce qu’en général, quand on part en voyage, on fuit quelque chose. Le travail, une rupture, une fatigue, un stress. On se dit qu’on est fou, qu’on aurait jamais dû partir maintenant. Que le monde va arrêter de tourner si on est pas là, au même endroit que d’habitude, à faire les mêmes choses. Bon, ça a servit à rien visiblement depuis des semaines, des mois et des années qu’on fait ça, ça nous a pas rendu subitement la vie géniale, mais au moins, on sait ce qu’on a. Alors qu’en voyage…

D’habitude on voit les choses sur un plan vertical, avec une liste des priorités bien établie au sommet, et puis de plus en plus fouillis à la base.

En grande angoissée, en bonne élève trop appliquée, cette verticalité m’étouffe complètement. Je n’aurais jamais le 20/20 que j’attends tout simplement parce que personne ne vas me le donner à part moi, et que je suis trop occupée par ma To Do List pour penser à le faire.

En voyage on passe à l’horizontal. C’est la route devant soi, c’est le temps qu’il reste, c’est les kilomètres qui restent, c’est la ligne de chemin de fer, c’est le vol en avion, c’est le trajet jusqu’à la plage. Horizontalité spatiale et temporelle.

L’angoissée que je suis met trois jours à s’adapter.

D’abords, petit à petit les angoisses s’en vont, parce qu’il n’y a plus de temps de cerveau disponible pour elles. Du coup, je dépense moins. De toute façon je suis trop occupée à chercher le meilleur spot de la ville où taper une sieste discretos.

Et puis je finis par réduire mes journées à cette rythmique efficace. Se réveiller. Découvrir des choses. Manger. Faire la sieste. Découvrir des choses. Manger. Dormir.

Peu à peu la sensation devient physique : on a pris un autre rythme. Le corps tout entier se fait plus mobile, plus lent, plus attentif aussi. Un bus raté ? Je vais trouver une solution. Une auberge qui pue ? C’est l’histoire d’une nuit. Je fabrique des sièges pour rendre l’attente plus confortable, je cuisine un repas pour me faire des potes dans une auberge. Je baragouine dans plusieurs langues, je parles avec des gens en espagnol qui me répondent en italiens, on se comprend parfois.

Enfin, enfin, je me fais confiance. J’ai confiance en ma suprême capacité à assurer mon bien-être. J’arrête d’attendre qu’il me tombe du ciel, j’arrête de croire qu’il faut des décisions radicales ou des changements spectaculaires pour l’atteindre. Manger, dormir, sourire. Je peux faire. Je sais faire.

J’aimerais pouvoir vivre mon quotidien avec la même assurance, la même conscience du moment présent, la même tranquillité d’esprit. Pour l’instant j’en suis incapable, alors je speed dans l’attente du prochain voyage.

Enfin ça c’était avant. Avant que des amitiés de plus en plus solides me relient au sol, à cet empire du vertical. Il devient de moins en moins facile de partir en prétendant ne me soucier que de mon bien être.

Mais si il y a bien une chose que j’ai apprise en voyageant c’est que c’est par la pratique, la pratique physique, que l’on trouve les réponses à ce genre de question. Quand on reste immobile les questions tournent dans l’esprit à vide jusqu’à s’encrasser.

A force de bouger, à force de voir que pour moi les choses se passent bien, à force de voir que je n’en suis pas morte, et ce même après avoir fait des crises de panique en Inde si forte que je suis rentrée d’urgence, j’ai pris le goût de ce genre de pari pour l’action.

Et ça, ça se pratique à Budapest comme à Paris, en train comme dans le métro, avec des inconnus comme avec des amis de 10 ans.